Réflexions d’un vieux graphiste sur l’IA générative et pourquoi je suis content de ne pas l’avoir connue avant
Pourquoi tu parles?
À force de jouer avec l’IA, il m’était devenu nécessaire, comme par mesure d’hygiène, de faire une pause pour reprendre la main et poser des mots sur les maux. Je vais parler ici de l’IA qui génère de l’image à la demande, et dont les programmes Midjourney, Dall-E, ou Stable Diffusion sont devenues les figures de proue.
Posons les bases : on entend communément par IA, toutes les évolutions spectaculaires liées au «deep learning», ces algorithmes complexes qui s’entrainent sur le buffet à volonté qu’est devenu internet. Je ne vais pas revenir sur le procédé technique qui permet la génération de ces images hallucinées (il y a bien assez de sources et videos sur le sujet) mais, spoiler alert : à travers le terme « IA », d’Intelligence il n’y a point, d’Artifices il en sera question.
« Inventer le navire, c’est inventer le naufrage » comme disait Paul Virilio. Et l’introduction massive des IA dans nos vies ouvre à l’infini les vannes de questionnements éthiques, juridiques, sociétaux… Je ne vais pas du tout évoquer les impacts écologiques (qui existent), ni bouger le moindre sourcil en ce qui concerne les problèmes de propriété intellectuelle (qui existent). Je vais juste tirer ici le fil d’une pensée, celle d’un graphiste habitué à jongler avec les signes et les images. Voici ma courte histoire avec l’IA.
Au commencement était le prompt
En 2015, le Hoverboard prophétisé de « Retour vers le Futur» ne décollait toujours pas, mais en 2022 on maximisait ses chances de percuter une trottinette électrique en rase campagne. Une réalité pauvrement augmentée, jusqu’à la grande mystification de la fin d’année 2022. Coup sur coup le monde découvrait deux exemples d’IA génératives étourdissantes : ChatGPT pour le poids des mots, Midjourney pour le choc des images. Le temps d’une nuit d’ivresse à pianoter des prompts, on était alors (un peu) moins déçus par le futur, on était en plein dedans.
Passée la stupéfaction mêlée d’envies, venaient alors les premières inquiétudes. Comme beaucoup, je voyais poindre le génocide programmé de milliers d’artisans de l’image : en première ligne, les artistes digitaux faiseurs de tambouilles cyber-punk. D’emblée, Midjourney semblait tellement nourri de cette science du placement de halos de lumières sur paysages apocalyptiques, qu’on imaginait facilement les prochaines jaquettes des livres Pocket S-F « assisté par IA ».
Dans un 2e temps j’eu une pensée plus émue encore pour tous les artistes en devenir, qui ne le deviendraient peut-être plus devant ce concurrent inhumain. Comment se convaincre que le long chemin et les heures cumulées nécessaires à l’entraînement de la main représentent encore un idéal devant l’immédiateté bluffante de « chef-d’œuvres » obtenus en un clic?
Allez, un dernier prompt pour la route : « a cat playing with a web server in the style of Hokusai »…

Ce qui compte, c’est toujours le voyage?
Enfonçons une porte ouverte : la création demande du travail et du temps. Pas que de l’inné, pas que du talent. Ça se nourrit d’allers-retours, d’expérimentations, de recherches intimes, de copies des autres artistes aussi, pour comprendre. Le style, c’est ensuite ce qui saute aux yeux sans qu’on l’ait vu venir, lorsqu’on aligne bout à bout les fragments d’un parcours sinueux. Malheureusement ce que propose l’IA c’est une téléportation à vitesse lumière vers un paysage de carte postale, dans le style de votre choix.
C’est se passer de beaucoup de ce qu’a à offrir la création artistique comme le témoigne bien l’illustrateur Steven Zapata dans son Ted-X :
« I love drawing. It has given me so many gifts: discipline, perseverance, self-awareness, compassion. Art making is a vehicle for self transformation and allows to share that transformation with others. But it’s not the end product that transforms the artist. It’s the act of doing it. »
Dans ce monde nouvellement assisté par l’IA on ne serait guère surpris d’entrevoir que sur le terrain de la création aussi, le nouveau standard est l’exigence d’une destination immédiate, au détriment de voyages inattendus.
Un pacte avec l’IA?
C’est humain de persévérer là où en déployant le moins d’efforts possibles, on excelle le plus. J’aime dessiner parce-que petit, j’ai d’abord une bonne mémoire visuelle. Des aptitudes travaillées aussi, parce qu’il y avait dans cette pratique une place à se faire dans la société, à commencer par la cours de récréation : quand tu échanges des version dessinées des images Panini contre de « vraies » images imprimées, tu te dis que là est la sauvegarde de ton espèce (lol).
Et ce qui me touche avec cette révolution de l’IA, c’est que l’enfant que j’étais aurait à coup sûr lâché le crayon pour succomber à la tentation de générer des images comme on joue au bandit manchot. J’aurais alors troqué ma singularité en devenir et par la même occasion, une certaine compréhension du monde.
Quand je dessine un chat je deviens un peu un chat (si, si, essayez…). En revanche taper un prompt sur un clavier et attendre qu’un chat naisse d’un nuage de pixels, ça me semble déjà être un processus vers l’oubli. Oubli d’un savoir-faire de la main et de l’esprit, et oubli de ce qu’est le réel lui-même : quand l’IA s’auto-alimentera de ses propres images, le Larsen rétinien risque de faire très très mal à nos cerveaux flemmards.
Artistes en voie de prolétarisation
On peut faire un parallèle saisissant entre l’apparition de ces IA génératives et un passage de « Phèdre » de Platon. Platon y met en scène le dieu égyptien Thot présentant au roi Thamous sa dernière invention, l’écriture. Un bienfait qui offrirait aux égyptiens « plus de savoirs, plus de science, et plus de mémoire » selon Thot. Thamous en réponse, n’y voit que des inconvénients :
« c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs. […] Quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être. »
Destruction de la mémoire, illusion du savoir, prétention. Un joli programme qu’on voit déjà à l’œuvre chez de nombreux YouTubeurs à la recherche du prompt parfait, alignant des mots-clés copié-collés sans plus savoir qui sont « Moebius » ou « Dürer ».
Une perte de sens, couplé à la perte d’un savoir entièrement transféré dans un programme opaque dont on ne maîtrise pas tellement le fonctionnement… On a là le cocktail parfait pour souffrir à la tâche dans un domaine qu’on pensait préservé, et au contraire plutôt libérateur.
Un esprit bof dans un corps pas ouf : des IA génératives, pas très créatives
Si on se penche bien sur les « œuvres » de ces IA, il y a malgré tout de quoi relever la tête. Sans la direction artistique d’un être humain aux manettes, vous avez très peu de chances d’obtenir une image qui puisse prétendre arracher une quelconque émotion.
La faute à une forme de standardisation par le milieu des visuels obtenus qui semble logique : c’est un outil prédictif qui calcule la probabilité que le pixel suivant soit de telle ou telle couleur, en s’étant entraîné sur les images d’à peu près tout l’internet. Autrement dit si vous demandez à ces programmes d’imaginer un extraterrestre, vous obtiendrez souvent un humanoïde, et plutôt à mi-chemin entre un reptilien de la série « V » et les petits gris d' »X-files » (avec un peu de Giger dedans parfois bien sûr).
Un seul et même prompt pour les 3 images générées ci-dessus : « an alien »
On met ici le doigt sur un biais important de ces IA. On favorise et amplifie à long terme une culture dominante ainsi qu’une certaine esthétique Instagrammable.
Le talentueux designer Étienne Mineur en parle très bien ici :
« Nous pourrions assister à une grande perte de complexité de notre imaginaire permettant de mieux anticiper les goûts de la population par les IA des Gafams (il est plus facile de vendre de la publicité à des gens ayant un imaginaire commun très réduit). La normalisation culturelle n’est pas nouvelle, mais avec l’arrivée massive des IA dans la production d’images et de textes, nous allons assister à un changement d’échelle fascinant (et terrifiant). »
Le même Étienne Mineur fait malgré tout partie de la frange des designers les plus optimistes et tire de ces IA les promesses les plus rafraîchissantes. En témoignent ses propres expérimentations et les workshops qu’il a mené avec ses étudiants pour détourner ces intelligences et en faire de formidables dopants re-créatifs.
Une nouvelle façon de créer
On l’a dit, pour faire émerger une image intéressante, l’IA a encore besoin d’un humain à la baguette. Le temps-humain semble plus fécond que le temps-machine en terme de créativité. J’ai testé pour vous 2 attitudes face à ces nouveaux outils :
- Le flâneur curateur : on pousse le curseur « j’ai de la chance » à fond, on reste assez vague dans la demande, et on génère à la pelle des images pour (peut-être) en sauver une après une dépense d’énergie folle à trier des images un peu « malades ». On a là le designer passif, qui veut se laisser surprendre par une idée inattendue qu’il projette sur les heureux errements de l’algorithme. Attention c’est grisant et addictif.
- L’ingénieur promptologue : on peaufine ses formules magiques en y insufflant un cocktail de concision/précision, culture/technique. C’est le designer actif, qui a quand même sa petite idée en amont et essaye de dompter un assistant talentueux mais diablement têtu. C’est la méthode qui peut frustrer si vous avez une idée trop précise, mais c’est aussi une méthode qui peut donner plus rapidement des images qui « bifurquent » des standards.
Vous devinez que c’est souvent un mélange des 2 qui s’opère.
Il est à souligner que dans la 2e attitude, l’usage de ces nouveaux outils n’exclut pas de rester malin en s’appuyant sur un solide vocabulaire technique et un bagage certain en histoire de l’Art et du design. A priori si vous mettez en compétition une équipe du marketing contre une équipe de designers avec une même IA entre les mains, il est fort à parier que l’équipe marketing aboutira à des réponses tout à fait acceptables, et totalement sans âme. Il serait intéressant dans cet exercice de voir ce que donnerait l’équipe des littéraires d’ailleurs…
Vers Salvador Jarvis
Ces IA en sont encore à leurs débuts, mais elles ouvrent déjà des perspectives intéressantes et profitables pour les designers et on devine aisément pourquoi les enseignes de banques d’images commencent à trembler.
Ça peut tour à tour devenir un nouveau « Google image » qui synthétise mieux qu’un moteur de recherche les contours d’une culture visuelle commune, ou bien devenir un assistant à la création de « mood boards » personnalisés qui facilitent la projection d’un client dans un imaginaire.
Pour des artistes contemporain qui ne font déjà plus grand chose de leurs propres mains, l’IA se révèlera un formidable outil d’art-fiction pour convaincre des investisseurs. Je me souviens aussi qu’aux balbutiements d’internet le designer Ora-Ïto s’était fait connaître avec ses virtual products, diffusant des rendus 3D de belle facture (pour l’époque) de produits imaginaires griffés aux noms de grandes marques… qui n’ont jamais rien demandé. Un coup de com’ qui aujourd’hui serait un véritable coup d’épée dans l’eau face au tsunami de prompts imaginant les prochaines paires de Nike.

Je me rappelle aussi des images marquante de l’affichiste Michal Batory. De telles chimères photo-réalistes sont désormais à portée de clic pour n’importe qui, encore faut-il avoir l’idée, et un certain sens de la composition (sans parler de typographie).
Qu’on me donne l’envie
On a fait le parallèle avec l’invention de l’écriture, on pourrait aussi faire celui de l’arrivée de la photographie à la moitié du 19e siècle. Ingres fait alors parti des peintres académiques signataires en 1862 d’une « Protestation contre toute assimilation de la photographie à l’art », quand d’autres comme Delacroix adoptent l’invention pour étudier mieux encore l’anatomie de ses modèles. On peut aussi considérer que la photographie a précipité l’éclosion du mouvement impressionniste.
Pour ma part je n’ai jamais autant dessiné à la main que depuis cette nuit de prompts frénétiques, comme si je me devais de challenger ce compétiteur artificiel, et certains chercheurs en IA prédisent un bel avenir à tout ce qui viendra encore de l’intelligence humaine.
J’ai toujours été fasciné par les objets culturels qui transpirent la sueur dans le seul but de créer de la poésie. De Dalí à Quentin Dupieux, il y a ce point commun de déployer une technique irréprochable pour mettre en scène de grosses blagues qui donnent à réfléchir. Un autre surréaliste, Magritte, le dit autrement :
« Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées. Il faut que la peinture serve à autre chose qu’à la peinture. »
Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle pour l’Humanité mais un programme comme Dall-e met entre toutes les mains cette « précision nécessaire à la vie des idées ». Le problème c’est qu’on risque de s’habituer à considérer que toutes les images qui nous entourent ne sont plus que de grosses blagues, et je ne sais pas si un label « ceci n’est pas une IA » suffira encore à nous émouvoir.
Il me semble que cette anesthésie des sentiments est une vrai truc à surveiller, comparable à ce que peut ressentir un Mathieu Kassovitz nostalgique des peplums de son enfance face au cinéma actuel empli d’effets numériques : « Wahouuuu…😑 ils ont utilisé quoi comme carte graphique?«
Il y a effectivement un challenge à relever comme le suggère le philosophe Thierry Ménissier :
« les artistes ont un rôle majeur à jouer. En effet, leur manière de détourner le sens des dispositifs technologiques et numériques, de les concevoir de manière originale, surprenante et parfois scandaleuse, permet de faire sortir l’algorithmique et la robotique des cadres trop étroits dans lesquels la science informatique les enferme. Il importe aujourd’hui de ressentir des émotions. »






